Devant le miroir. La télévision en prison

La télévision a fait son entrée dans les cellules des détenus français en décembre 1985. L’amendement ayant permis cette situation n’avait à l’époque pas été accueilli favorablement par le grand public, qui reprochait aux autorités la transformation des centres pénitentiaires en « prisons quatre étoiles ». Aujourd’hui, regarder la télévision en prison est devenu une occupation banale dans la vie quotidienne des cinquante-cinq mille détenus en France.

Le temps
En détention, la question du temps est centrale. Il existe des décalages importants au niveau de la perception du temps, que ce soit entre individus, ou entre le « dedans » et le « dehors ». Le temps est réglé : les repas du midi et du soir doivent être espacés d’au moins six heures, la durée de la promenade (non obligatoire) est d’au moins une heure par jour, la durée de l’enfermement de nuit ne doit pas dépasser douze heures, l’extinction des lumières est obligatoire pour les mineurs les soirs de diffusion de films pornographiques à la télévision… Mais la question essentielle, qui n’est pas toujours posée, est : « Que faire de ce temps ? »…
« Comment est-ce que je vais passer ce temps, cette peine ? Ici, je me retrouve face à moi-même. Il faut profiter de ce temps obligé pour faire une analyse de moi-même. Or, la télévision n’arrange pas ce coup-là. La télévision c’est avant tout du brouillage de la réalité » A. M., La Santé
La télévision est indiscutablement un instrument à faire passer le temps : son introduction a fait baisser la violence et la consommation de médicaments. On pourrait facilement en déduire qu’elle contribue à l’abrutissement des détenus : on ne peut pas négliger le fait que sa présence permet aux surveillants, un corps de métier difficile et désabusé, de travailler avec plus de sérénité – même si, pour les personnes incarcérées à plusieurs en cellule (70 % des cas), les désaccords sur les programmes à regarder sont fréquents. Mais la télévision aide-t-elle à purger sa peine ? « En ce qui me concerne, j’ai passé 24 ans de ma vie en prison. Donc, j’ai connu avant la télévision et après la télévision, » explique B. L., détenu à la prison de la Santé et membre d’un atelier audiovisuel expérimental. « Avant la télévision, c’était une heure de promenade par jour ; le courrier, le sport, un peu de lecture. Tout était rythmé par les repas, la distribution du courrier et la solitude…Chacun avait sa façon face à la solitude. […] Pour moi, à cette époque, j’avais l’impression que les journées étaient très courtes. J’avais l’impression de faire les journées plus facilement que maintenant. Maintenant, avec la télévision, j’attends toujours quelque chose. J’attends les informations, j’attends le film du soir. Même si la prison semble plus souple maintenant, les journées semblent plus longues. »
Cette télévision qui fait si bien passer le temps, le fait passer passivement. Les journées s’enchaînent et avec elles, l’impression de n’avoir aucune prise sur le temps. Les mêmes problématiques me direz-vous que pour des personnes non détenues ! Faciliter sa peine en prison, c’est rentrer dans les règles, au point souvent de l’infantilisation totale ; et pour se « normaliser », quoi de mieux que la télévision ? « La télévision essaie d’adoucir le dispositif carcéral en offrant une espèce d’évasion. Mais cette évasion-là c’est un leurre […] La télévision normalise ma pensée, enferme ma pensée dans des rails bien précis. » A. M., La Santé

L’accès à la télévision
En prison, rien n’est gratuit. Par conséquent, si une personne détenue souhaite regarder la télévision, elle doit louer un poste. Le tarif est variable d’un établissement à un autre : compris entre 12 et 46 euros par mois, il est supérieur à ce qui se pratique « à l’extérieur ». Parmi les achats, la télévision représente le troisième poste de dépenses des détenus (soit plus que les dépenses consacrées à l’hygiène (1)). L’accès aux programmes diffusés (chaînes hertziennes et Canal+ si le détenu s’y abonne) ne subit aucune restriction de contenu : les détenus sont autorisés à regarder les programmes de leur choix.

La réinsertion
Près de la moitié des détenus condamnés en France sont emprisonnés pour des peines supérieures à 5 ans. En 5 ans, sans avoir d’acquis ou d’expériences positives et utilisables, on peut imaginer sans trop s’avancer que le retour à la vie du « dehors » peut facilement être catastrophique.
Quand on pense qu’en moyenne, les détenus ont en France un niveau scolaire équivalent au primaire, cela constitue une indication importante sur la nécessité de la formation. Au-delà de la dimension symbolique de la privation de liberté, de la notion de réparation envers les parties civiles et de la mise « hors d’état de nuire » des personnes « dangereuses », la réinsertion des personnes incarcérées, qui devront un jour ou l’autre trouver leur place dans la société, est peut-être la seule et unique justification réelle du système pénitentiaire. La passivité qu’induit la télévision est-elle en fait un frein supplémentaire à la réinsertion ? Il est demandé aux directeurs de prison de veiller à ce que l’usage de la télévision ne constitue pas un obstacle à la bonne marche des ateliers de travail ou de formation, ni à la fréquentation des cours d’enseignement et autres activités. Mais, comme l’explique un surveillant : « Il y a peu de détenus qui suivent des formations. Par exemple, la prison d’Alsace regroupe environ 3900 détenus. Un tiers suit une formation, qui n’est obligatoire que pour les mineurs de moins de 16 ans. Les détenus travaillant, ne peuvent pas suivre une formation, à cause des horaires. De plus, le travail est mieux rémunéré que les formations. » Dans les faits, l’administration pénitentiaire est dépassée par la réalité de la réinsertion (qui n’est d’ailleurs pas une priorité dans un certain nombre d’établissements) et par les lourdeurs administratives – la télévision fonctionne alors comme un palliatif.

Dedans/dehors
La fenêtre sur l’extérieur que constitue la télévision permet aussi de préserver un lien avec l’extérieur, mais de quel lien s’agit-il ? Pour les longues peines, cette question est essentielle, car une personne emprisonnée pendant plusieurs années aura suivi, même passivement, les évolutions de la société – le décalage sera donc minimisé. L’Internet, la musique, la politique, le passage à l’euro… La télévision donne accès à une multitude d’informations sur ce qui se passe dehors et peut aussi tout simplement être un sujet commun de conversation avec ses proches : « Je suis quelqu’un qui ne connaissait pas la télévision avant d’être en prison […] Maintenant, à cause de la prison, la télévision est devenue quelque chose qui permet de communiquer avec l’extérieur. On en discute, ça peut être des films ou un reportage ou autre chose ? » F. T., La Santé
Mais si la télévision, excepté les proches, est le seul lien avec l’extérieur, quelle représentation peut-on garder de la société ? Au mieux, des tranches de vie, des rencontres, des analyses, du divertissement. Au pire, les informations représentant la tolérance zéro, la survalorisation du travail, l’éloge de la société de consommation, tout ce qui peut marginaliser encore plus ceux qui le sont déjà. Ou encore la télé réalité, une caricature de la vie : quel paradoxe que de regarder une émission comme Loft Story en détention. L’incarcération serait-elle un jeu ? Ne nous trompons pas… « Les lofteurs sont surveillés en permanence, c’est vrai, mais je n’ai jamais vu de lofteur se prendre un rapport d’incident et aller au mitard… Les couples se forment, comme en prison, mais prennent-ils le risque d’être séparés ? Au moins les lofteurs ont le choix entre les garçons et les filles… » A. C., Rennes
De même pour l’image qu’on projette de la personne incarcérée, que ce soit par le biais de fictions ou d’informations. Car les détenus qui peuvent s’exprimer à la télévision le font dans des conditions contraignantes : manque d’habitude (tout comme la plupart d’entre nous) de ce média impressionnant – les réalisateurs se concentreront donc sur ceux qui peuvent s’exprimer clairement. Inquiétude également des retombées de ce qu’ils peuvent dire sur le reste de leur peine. Entrent en jeu surtout les nombreuses contraintes administratives ; par exemple, même s’ils sont d’accord pour être filmés, on est désormais pratiquement systématiquement obligé de masquer le visage des détenus.
La prison est un marronnier de la télévision, les détenus de « bons clients ». Mais la majorité des sujets relate difficilement la vie en détention : dans de nombreux films on n’aborde l’enfermement que de manière superficielle, l’idée même de ce temps qui passe lentement étant incompatible avec le rythme effréné des formats télévisuels.

Action
La télévision peut être un anesthésiant, mais il serait évidemment trop facile de la condamner sans appel et trop naïf de lui attribuer les maux qui sont inhérents au système carcéral et au contexte social. La télévision, la caméra, peuvent être des outils puissants en milieu fermé et il existe des canaux internes dans un certain nombre d’établissements, aussi bien que des expériences audiovisuelles intéressantes, notamment avec des ateliers sur la télévision permettant de transformer cet outil passif en un instrument d’expression. En 1983, sur une idée du réalisateur et enseignant de cinéma documentaire Alain Moreau, les « Vidéolettres » apparaissent à la Maison d’arrêt de La Santé à Paris. Ces correspondances permettent aux détenus de communiquer avec leurs proches grâce à des réalisations vidéo, de s’exprimer sur leur vie en prison. Cette initiative s’élargit en 1990 grâce à l’ouverture de huit centres de ressources audiovisuelles en prison, parmi lesquels celui de la Maison d’arrêt de La Santé, qui se dote d’un matériel audiovisuel de production. L’administration de la prison autorise la diffusion, sur le canal interne, de programmes réalisés par les détenus encadrés par une équipe de professionnels de l’audiovisuel. Cette télévision locale interne, Télérencontres, diffuse en moyenne six heures de programmes par jour. L’aventure continue à La Santé, mais aussi au Centre Pénitentiaire de Marseille-les Baumettes, où des modules de formation audiovisuelle sont proposés aux détenus.

Les questions que soulève l’incarcération physique en appellent d’autres sur l’enfermement de la pensée dans des « formats ». Certes, la télévision est un outil formidable si on connaît ses contraintes et si on a une chance d’accéder, ne serait-ce qu’à un petit niveau, au pouvoir qu’elle détient. En ce qui concerne les détenus (ou devrais-je tout simplement employer la dénomination de « critiques télévisuels ») cités dans cet article, ils prouvent que des actions sur ce média peuvent déclencher de véritables réflexions et provoquer un écho sur nos comportements de personnes libres. Libres de regarder, de critiquer et d’éteindre. A moins que nous ne soyons tous des prisonniers de la télé…

(1) Certains détenus travaillent (pour la plupart, il s’agit de travaux d’ouvriers payés entre 3 et 5 euros de l’heure), d’autres suivent des formations rémunérées, et d’autres n’ont aucune activité. 50 % des revenus (qu’il s’agisse des revenus du travail ou d’éventuelles allocations) sont consacrés aux achats, 10 % sont réservés aux parties civiles, 30 % retenus par l’administration pour « frais d’entretien » et 10 % réservés au « pécule de sortie ».

Les citations sont extraites d’un document non publié : Télévision en prison, rédigé par Maryse Borettaz, Gérard Leblanc et Alain Moreau dans le cadre du protocole interministériel Culture/Justice en 1999. Ce document rend compte des expériences télévisuelles à la prison de La Santé à Paris. Les personnes citées ont toutes participé aux ateliers audiovisuels de la prison.

Article de Kate Fletcher et illustrations de Julien Grataloup, paru sur L’Oeil électrique.

 

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