Huntsville, Prison City

C’est la capitale de l’  » industrie carcérale « . Une petite ville du Texas dont l’économie repose sur ses prisons. Un homme y a été exécuté mercredi 11 juin. Le 406e depuis le rétablissement de la peine de mort, en 1976.

C’est fini, la mort a retrouvé ses droits. Ce mercredi 11 juin, les exécutions ont repris à Huntsville, Texas. Les familles du condamné et de sa victime quittent l’établissement pénitentiaire et se dirigent vers leurs voitures, au parking. Les policiers retirent les banderoles interdisant l’accès à la rue. La poignée de militants opposés à la peine capitale éteignent leurs bougies. Il est 18 heures passées de quelques minutes et Karl Chamberlain, arrêté voilà plus d’une dizaine d’années pour le viol et le meurtre d’une jeune femme, vient d’être exécuté. La petite ville de ce Sud profond des Etats-Unis, elle, a retrouvé ses habitudes.

 

Depuis huit mois, la chambre d’exécution du Texas, plantée au cœur de cette cité pavillonnaire, avait suspendu ses activités. Huit longs mois pendant lesquels les juges de la Cour suprême des Etats-Unis avaient imposé un moratoire. Ils avaient accepté d’examiner le bien-fondé de la méthode d’exécution par injection létale. Le 14 avril, ils ont estimé ce procédé conforme à la Constitution. Depuis, les exécutions ont recommencé comme si de rien n’était. Les candidats à la Maison Blanche n’ont pas évoqué le sujet. L’opinion publique a regardé ailleurs.

 

La Géorgie a été la première à prendre en compte la décision de la Cour suprême, en reprenant les exécutions le 6 mai. Le Mississippi a suivi le 21, la Virginie le 27. Et maintenant le Texas, à Huntsville, épicentre des exécutions de l’Etat le plus actif en termes de peine de mort.

 

C’est ici, dans cette prison massive de briques rouges appelée The Walls ( » les murs « ), plantée en face du siège de l’administration pénitentiaire de l’Etat, que les condamnés à la peine capitale par les juridictions texanes sont tués. Ici, que, dans un rituel immuable, le jour de leur exécution, ils sont transférés en camionnette, vers midi, depuis la prison de Polunsky Unit, à Livingston, à une trentaine de kilomètres. Vingt-six mises à mort en 2007 ; 406 depuis le rétablissement de la peine capitale aux Etats-Unis en 1976.

 

Avec le temps, la petite Huntsville est devenue la capitale de l’industrie carcérale. Une ville en vase clos, de quelque 22 000 habitants pour 15 000 prisonniers. Sept maisons d’arrêt. Deux en projet. A Prison City, comme on la surnomme, près d’une famille sur deux compte en son sein un membre travaillant pour le système pénitentiaire. Les autorités judiciaires locales n’en finissent pas de former des gardiens de prison. D’après les relevés officiels, ils seraient près de 5 000 en activité.

 

Malgré la chaleur, les habitants d’Huntsville ne portent pas d’habits blancs de peur d’être confondus avec les prisonniers. On les croise parfois aux coins des rues, sur les pelouses, les jardins, vêtus de blanc des pieds à la tête. Par petits groupes, en plein jour, encadrés par des matons, ils réparent, nettoient, bêchent, taillent. La ville fleurit sous les coups de ciseaux des condamnés.  » Un moyen de sortir à l’air libre pour les moins dangereux, explique un gardien armé. La majorité de la population s’accommode de la situation. « 

 

Drôle d’atmosphère. Cette cité sans relief, presque vide, et dont la plus grande attraction est le Musée de la prison, le Texas Prison Museum, avec ses photos d’archives et sa chaise électrique, organise son quotidien au rythme de ses colonies pénitentiaires. Au très traditionnel Cafe Texan, le matin, les vieux sirotent leur breuvage noirâtre, cigarette aux lèvres, en évoquant autour de leur petit déjeuner les délits et petits larcins de la veille relayés en boucle par la radio locale.

 

«  En cas d’évasion, un proche est toujours là pour nous prévenir par téléphone ou Texto, explique Emilie, employée d’une entreprise de nettoyage de la ville. On rassemble alors les enfants et on s’enferme chez soi jusqu’à la fin de l’alerte. «  A Huntsville, c’est tous les jours un peu La Nuit du chasseur.

 

11 heures. Des colonnes de détenus viennent d’être libérées. Tous passent par The Walls, au coeur du centre-ville. Un ballet quasi quotidien. Des grappes d’ex-prisonniers, un sac de plastique pour seul bagage, se dirigent presque machinalement vers la station de bus, accompagnés d’un proche, d’un membre de la famille, des enfants. L’administration d’Huntsville gère 100 000 personnes en liberté conditionnelle, plus du triple en liberté surveillée. Ici, sur ce trottoir, c’est tout le Texas que l’on croise, jeunes et moins jeunes, tatoués, Blancs, Africains-Américains et Latinos.

 

Ce jour-là, personne ne s’arrêtera pour boire un verre au Stardust Room Southern Pub, situé un bloc plus loin, derrière les autocars. Au bar, on sert de la bière, mais aussi le lethal injection drink, ( » cocktail d’injection létale « ). Une spécialité locale à base de curaçao et de rhum.

 

Une infirmière sort de The Walls. Elle vient de terminer sa journée auprès des prisonniers de droit commun. Son job, dit-elle, consiste à prendre la tension des détenus, à soigner le cas échéant.  » Je travaille dans les bas-fonds de notre société, lâche la jeune femme. J’aide comme je peux, à mon niveau. Mais je ne suis pas une militante. Je ferme les yeux. Je me tais. « 

 

Les jours d’exécution, les rues autour de la prison s’animent un peu, l’après-midi. Le condamné est amené à l’intérieur sous bonne escorte. On le nourrit avec un dernier repas qu’il aura lui-même choisi. On le  » prépare « , comme on dit. Avec 60 % des exécutions américaines effectués derrières ces remparts en 2007, Huntsville est la ville où se concentre le plus grand nombre d’exécutions en Occident. Celle qui possède le plus grand savoir-faire. Les équipes chargées de la besogne, les execution squads, sont si bien entraînées que des spécialistes d’autres Etats viennent parfois sur place. Et ceux d’Huntsville ont déjà loué leurs services pour des exécutions en dehors du Texas.

 

Une heure environ avant l’exécution, c’est-à-dire vers 17 heures, un petit groupe d’opposants à la peine de mort s’installe à quelques mètres de la porte d’entrée de The Walls. Ils sont une demi-douzaine. Presque toujours les mêmes. Deux ou trois dames âgées  » réunies par la foi « , un ou deux étudiants, parfois un journaliste, un curieux, et Dennis Longmire.

 

C’est lui que les médias viennent voir au moment des exécutions importantes. Ce professeur de justice criminelle est la mémoire des lieux et la mauvaise conscience du système. Catholique fervent, il trouve le temps, depuis des années, de venir ici avec son chapelet et sa bougie. Une fois, une femme lui a craché dessus. Plus rarement, il a essuyé quelques insultes. Rien de plus. Sinon de l’indifférence.

 

 » Les gens veulent croire que la peine de mort produit un effet dissuasif, dit-il. Ici, elle donne du travail et fait marcher le système. «  Dennis Longmire rappelle l’histoire violente du Texas, les lynchages qu’on y pratiquait encore au début du XXe siècle.  » Il y a une mentalité issue de la guerre civile, une culture de la violence, et cette idée bien ancrée qu’il faut utiliser la violence pour se protéger. « 

 

Les débats à la Cour suprême l’ont laissé de marbre.  » De nouveaux recours auront lieu, mais ils ne changeront rien. Tout n’a été qu’une discussion sur la forme et non pas sur le fond « , tranche-t-il. D’après les sondages, le nombre d’individus soutenant la peine de mort diminue légèrement dans le pays, mais reste à un niveau élevé au Texas avec 75 % à 80 % de partisans. Et encore plus à Huntsville, d’après Dennis.

 

Valerie Hermington, elle, ne manifeste pas. Etudiante en criminologie à l’université Sam-Houston, à deux blocs de The Walls, elle reconnaît ne pas savoir lorsqu’une exécution a lieu,  » comme tous – ses – camarades « . Elle affirme pourtant débattre fréquemment de la peine de mort et du système carcéral en classe,  » même si la grande majorité y est favorable « .  » Il est difficile de croire que le système peut se tromper « , dit-elle.

 

Aumônier pendant près de quinze ans à la prison The Walls, Carroll Pickett a quitté Huntsville pour Lake Conroe, une petite ville distante d’une cinquantaine de kilomètres. L’homme a changé. Il dit avoir assisté 95 condamnés à mort. A chaque fois, il a prié avec eux, écouté leurs dernières paroles, observé comment le liquide létal s’introduisait dans leurs veines. Convaincu alors que la peine capitale était juste, il croyait  » que chaque individu avait besoin de mourir avec un ami « .

 

Avec sa voix basse et douce, il affirme avoir été angoissé par son travail, avant d’admettre finalement que la peine de mort ne servait  » ni la justice ni la moralité « . Dans un récent documentaire, At the Death House Door ( » A la porte de la maison de la mort « ), il explique avoir été persuadé que certains condamnés qu’il avait accompagnés jusqu’au bout étaient innocents.  » Le système est cassé. Les exécutions ne font pas baisser la criminalité et les sentences sont appliquées de façon inégale, glisse-t-il. Aucune critique au sein de l’administration pénitentiaire n’est possible, ce serait risquer de perdre son emploi. C’est aussi ça le système. « 

 

Il est maintenant 19 heures. Les voitures des proches de la victime et du condamné à mort exécuté ont quitté les lieux. The Walls fait silence. Les gardiens paraissent immobiles dans leurs miradors. Les rues d’Huntsville sont désertes. L’exécution suivante est prévue pour la semaine prochaine, le 17 juin. Même heure.

 

Article de Nicolas Bourcier, envoyé spécial, paru dans Le Monde le 14 juin 2008.

13 Réponses à “Huntsville, Prison City”

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  1. Christian Deglas dit :

    Je suis journaliste profesionnel. Je reviens il y a qq jours du Texas. J’y ai trouvé une mentalité très spéciale mais spontanéé. Elle ne reflète pas celle des USA. Cependant votre article m’a été perçu comme une vérité très sensible. La peine de mort, on l’approuve ou non mais en tout cas même si elle n’est plus appliquée, son nom ne laisse personne insensible.
    J’avoue être POUR la sentence mais en ultime solution si toute l’instruction et le procès ne laisse place à aucune doute. Il ne faut pas faire référence aux condamnés par erreurs. Trop d’innocents, entendons-nous comme victimes de crimes, ont aussi été achevés innocemment mais bien volontairement.
    De nos jours, il y a assez de moyens scientifiques (ADN, …) pour disculper ou faire douter la Justice, mais lorsque l’évidence est là même, il n’y a plus à hésiter. La Belgique est un peu le symbole des atrocités criminelles de ces dernières années, ainsi que de la crapulité des crimes.
    Merci de votre réaction et information.

  2. Gerard dit :

    Il est des textes qui distillent une indiscible terreur mais aussi un immense sentiment Humain. Le vôtre est de cette trempe.

    On ressent une envie d’informer sans parti pris: Ni pour ni contre.
    De toute manière pourquou juger ces gens qui croient au bien fondé d’une exécution. Cette culture de la mort est profondément imprégnée dans les moeurs US. Bien, mal ? Est ce bien à nous, étrangers d’en juger ?

    Merci pour cet article simple mais d’un réalisme (quoi de plus normal) extrême.

  3. XXXXXXX dit :

    Mais ceux même qui exécutent les condamnés à mort sont eux aussi des meurtriés la preuve en est que sur le papier de décès il est marqué HOMICIDE
    et le comble est que c’est un homicide volontaire donc eux aussi ils doivent être mis à mort. Car ils sont pas Dieu pour décidé du sort des autres,ils peuvent les emprisonnés mais pas les tuer car la violence engendre la violence.

  4. Jeanstory dit :

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