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Archive pour février 2008

Dati à la prison de Meyzieu : rien de nouveau à l’ombre

Lundi 11 février 2008

La Garde des Sceaux, Rachida Dati , s’est rendue samedi après-midi à l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Meyzieu, à côté de Lyon. Un prison où un adolescent s’était pendu une semaine plus tôt. La ministre voulait « soutenir l’ensemble des personnels ». Les nombreuses questions que se posent les adultes qui travaillent à l’intérieur ne l’ont visiblement pas effleurée. Elle ne pointe aucun dysfonctionnement. « Leur travail et la structure de l’établissement » ne sont « absolument pas remis en cause ». L’EMP est « adapté »

 

 

Les personnels s’interrogent heureusement un peu plus. Depuis l’ouverture du centre, en juin 2007, ils ont « réduit un peu la voilure ». Au départ, les adolescents suivaient des activités de 9h du matin à 8h du soir. Soixante heures au total par semaine, ce qui était « très violent pour certains jeunes livré au désoeuvrement jusque-là », admet un responsable de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Les activités s’achèvent désormais à 17h30, les mercredi sont banalisés et les week-end allégés.

 

A demi-mots, tout en défendant la structure et les personnels, le responsable de la PJJ reconnaît qu’il a fallu s’adapter au lancement à marche forcée. Des programmes de recrutement en urgence d’éducateurs ont été lancés. Certains sortaient tout juste de l’ANPE et des cessions de formations ont été organisées pour des éducs qui n’avaient jamais travaillé pour la PJJ. Les nouveaux débarquaient dans un EPM où les premiers mineurs avaient décidé, avant même leur transfèrement, de mettre l’établissement à l’envers.

 

Le manque de formation de certains posait plus de problème dans un centre nouveau, où surveillants et éducs doivent de surcroît travailler en « binômes ». C’est l’une des particularité des EPM. Quatre cultures professionnelles y cohabitent (pénitentiaire, PJJ, santé et éducation nationale) sans que l’ensemble soit placé sous la seule autorité du directeur. La tentation peut être plus forte pour des adolescents de s’engouffrer dans les failles que laissent les adultes entre eux.

 

Les professionnels s’interrogent aussi sur le cadre lui-même et ses ambiguïtés. L’EPM est organisé en « unités de vie » semblables à des foyers, avec activités et éducateurs. Mais l’ensemble est clos de mur et l’établissement est bien une prison. Des adolescents constitués de failles psychologiques ont peut-être parfois des difficultés à se situer dans ce cadre. Ils s’y trouvent de surcroît en permanence sous le regard des autres, du fait de la multiplicité d’activités collectives. Cela génère aussi plus de tension.

 

Dans ce contexte, le petit Julien était décrit comme un pensionnaire « courtois » par les surveillants. Il n’allait cependant pas bien, a changé cinq fois d’unité et fait deux tentatives de suicide en six semaines. « Vu son pédigré, je ne vois de toute façon pas comment il pouvait échapper à la prison », glisse un responsable de la PJJ. Un cadre de la pénitentiaire explique pour sa part que l’adolescent ne supportait pas l’enfermement. Jusqu’à se suicider. Il a été enterré samedi à Casablanca. Au moment où Rachida Dati visitait l’EPM.
Ol.B.

Article paru sur LibéLyon le 10 février 2008. 

Retour sur la vie de Julien, qui s’est pendu en prison à Meyzieu

Lundi 11 février 2008

On dirait une chambre d’enfant. Un lit bateau en bois, un poster de Charlot au mur, un singe en peluche près de l’oreiller. Julien avait 16 ans. Il s’est pendu samedi 2 février, dans sa cellule de l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Meyzieu. Il y était incarcéré depuis un mois et demi. Rachida Dati, en visite ce samedi à l’EPM, a demandé une enquête administrative. Le père de Julien aussi veut comprendre. Pourquoi son fils est mort dans cette prison, pourquoi il y est resté malgré plusieurs tentatives de suicide…

 

Julien, 16 ans depuis septembre, est né d’un père qui s’appelait Mohamed mais a changé pour Sébastien, et d’une mère fragile, partie lorsque l’enfant avait huit mois. Elle a voulu le revoir, lorsqu’il avait 9 ans, mais il a refusé, a sauté par la fenêtre le jour où elle est venue. Il vivait chez son père et sa belle-mère, avec ses quatre frères, dans une assez grande maison d’un lotissement de Montélimar. «Il ne parlait pas beaucoup, dit Sébastien, technicien en radio protection dans des centrales nucléaires. Il était moyen à l’école, mais poli, respectueux. Il était gâté à la maison, il ne manquait de rien.» De rien sauf d’une mère.

 

 

Tentatives.

 

Les actes de petite délinquance ont commencé voilà quatre ans, le père datant précisément la rupture. «En cinquième, raconte-t-il, il a fait une bêtise. Il a baissé son pantalon dans la cour. Le collège m’a prévenu.» Et le soir, Sébastien a frappé son fils. Celui-ci s’est plaint le lendemain à l’infirmerie du collège. «Une assistante sociale est venue à la maison, poursuit Sébastien. J’ai été convoqué par un juge pour enfant.» Une mesure d’éducation en milieu ouvert a été décidée et le père s’est senti destitué. «J’avais perdu toute crédibilité, dit-il. Je ne pouvais plus intervenir. Si je me fâchais, il me disait que je n’avais pas le droit.»

 

Le garçon entame un parcours de petit voyou. Vole un scooter un jour, casse une vitre le lendemain pour piquer un CD, dérobe du linge dans un jardin. Le juge l’envoie chez un psychiatre, mais Julien ne parle pas. «Plus personne n’avait de prise, dit le père. Il faisait n’importe quoi pour se faire remarquer. Je savais que c’était des appels au secours, mais comment l’aider?» Les convocations au commissariat se multiplient, sans conséquence, puis l’addition tombe, à l’automne 2007. Julien, 16 ans depuis septembre, écope de deux mois de prison ferme, le 28 novembre.

 

Un aménagement de peine est cependant envisagé pour lui éviter l’incarcération. Mais le procureur en décide autrement. Après un incident dans le centre de placement immédiat où se trouve Julien, il l’envoie à l’EPM de Meyzieu. La loi Perben II de mars 2004 autorise le parquet à passer outre l’avis des juges et des éducateurs pour envoyer un mineur en détention, en cas «d’urgence motivée par un risque pour les personnes ou les biens». Alain Fort, l’avocat de la famille, dénonce «l’utilisation croissante de ce texte épouvantable pour contourner les aménagements de peine».

 

Julien se démet l’épaule au bout de quelques jours. En essayant de se pendre, expliquait lundi la direction interrégionale de l’administration pénitentiaire. L’administration centrale affirme à présent qu’il avait glissé. Elle indique en revanche qu’une tentative a bien eu lieu le 26 décembre. Le père est prévenu par les médecins. Il obtient un premier permis de visite le 5 janvier. «Julien ne supportait pas d’être là-bas», dit-il.

 

Le garçon change quatre fois d’unité de vie. «Les personnels ont bataillé pour essayer de le sauver, affirme l’administration pénitentiaire. Il était dans la transgression absolue, dans la volonté suicidaire maximale.» Un EPM était-il l’endroit idéal, pour un adolescent suicidaire? Dès le 14 janvier, une place est réservée pour Julien dans un centre éducatif renforcé, en Haute-Loire. «Il m’en a parlé la dernière fois que je l’ai vu, raconte le père. C’était le 16janvier. C’était une question de jours, il avait hâte de partir. Pour la première fois, il m’a fait des excuses pour tout ce qui était arrivé. Je suis reparti soulagé.»

 

 

«Privé de parloir».

 

Neuf jours plus tard, Julien est toujours à l’EPM. Il met le feu à ses vêtements et sa cellule prend feu. L’administration pénitentiaire envoie alors une lettre au père pour lui demander s’il a une assurance, et Julien passe devant un juge, qui prend un mandat de dépôtest décidé. Il ne peut plus quitter l’EMP. «Le vendredi qui a suivi, une éducatrice m’a téléphoné, raconte le père. Elle m’a expliqué que Julien était privé de parloir pour une semaine.» L’administration conteste ce point. Le lendemain, un surveillant a découvert l’adolescent à midi, un drap serré autour du cou. Le père a passé son dimanche auprès de lui. «Il semblait dormir, raconte-t-il. Son cœur battait encore, mais son cerveau était mort.» Il a prévenu la mère, qui a pu passer l’après-midi auprès de ce fils qu’elle n’avait jamais revu. Puis lundi, le père a demandé aux médecins de débrancher les appareils qui maintenaient leur fils en vie.
Ol.B.

Article paru sur LibéLyon le 9 février 2008. 

Un garçon de 16 ans s’est pendu dans sa cellule à Meyzieu

Mardi 5 février 2008

Pour la première fois, un adolescent s’est pendu dans un des établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM). Le premier ouvert en France, l’an passé. Empmeyzieu Cela s’est produit samedi matin, à Meyzieu (Rhône). Il avait 16 ans, avait été incarcéré le 17 décembre. Et s’est pendu au système d’aération de sa cellule. La direction régionale de l’administration pénitentiaire indique que le garçon avait déjà essayé, une semaine après son arrivée. Il s’était alors démis l’épaule en tombant dans sa tentative. Le suicide a été caché tout le week-end aux autres détenus, pour éviter une explosion. Car à Meyzieu, les incidents se multiplient l’ouverture, et la situation paraît intenable…

 

Photo : Sébastien Erome

 

L’EPM a accueilli ses premiers mineurs le 11 juin 2007. Huit jours plus tard, une partie des locaux étaient mis à sac, à coups de pieds et d’extincteur. Certains éducateurs et surveillants estiment que l’arrivée avait été mal préparée, le «cadre» mal posé. «Nous sommes dans une expérimentation qui change beaucoup le rapport aux lieux, aux règles, défend pour sa part Paul Louchouarn, directeur régional adjoint de l’administration pénitentiaire en Rhône-Alpes. Les EPM présentent des espaces plus ouverts, moins contenants. Cela peut déstabiliser des mineurs qui ont besoin de canaliser leur sentiment d’insécurité».

 

Aberrations.

 

L’établissement cumule aussi les dysfonctionnements. Surveillants et éducateurs sont en sous-effectif, et censés travailler en «binôme», ce qui constitue une «révolution culturelle» délicate lorsqu’une partie des éducs découvrent le métier. La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) fait appel à de nombreux jeunes sortant de formation, et à des contractuels. «Il aurait fallu privilégier une montée en puissance très lente, comme nous l’avions préconisé, pour apprendre à travailler ensemble et s’adapter aux dysfonctionnements», estime Alain Dru, secrétaire général de la CGT PJJ. Au lieu de cela, l’ouverture a été très politique et très médiatique. Il fallait montrer vite que cela fonctionnait». Et depuis, il faut cacher que cela fonctionne mal.

 

Les professionnels n’ont pas été concertés avant la construction. Résultat : les aberrations s’accumulent. La psychologue ne dispose d’aucun bureau pour les entretiens en tête-à-tête. Elle s’installe au gré des salles disponibles. «Elle va bientôt pouvoir partager un bureau aux services médicaux», rassure Paul Louchouarn. Les éducateurs, censés préparer la sortie des mineurs, ne disposent pas de téléphone pour joindre les familles, les magistrats et les partenaires censés préparer la réinsertion. Pour appeler, ils allaient jusqu’à présent dans le bureau de la secrétaire de l’EPM. Une deuxième ligne a été installée dans un bureau à l’écart.

 

Hiérarchie.

 

Dans les premiers temps, les mineurs de Meyzieu ont par ailleurs fait face à une véritable suractivité. Sport, cours, activités culturelles, comme s’il fallait les occuper en permanence. Des journées interminables et qui tranchaient très brutalement avec l’inoccupation du quartier, ou de certains quartiers des mineurs. L’utilisation du temps judiciaire doit aider à préparer la réinsertion, «mais cela les a privé de l’espace de repli, de protection, que peut constituer la cellule, explique un éducateur. Ils étaient constamment en groupe, sous le regard des autres, et cela attisait aussi les tensions».

 

Le rythme de ces activités a un peu baissé, mais personnels et mineurs découvrent souvent le programme au jour le jour. «Où qu’il soit, un gamin a besoin de savoir le matin ce qu’il fera dans la journée, pointe Jean-Claude Vaupré, de la CFDT Justice. Il a besoin de rencontrer des adultes et des règles claires.» La hiérarchie est par ailleurs perçue par beaucoup comme trop «autoritaire», trop «rigide». Selon un professionnel, «les surveillants, qui étaient très investis dans les quartiers pour mineurs, se retrouvent infantilisés, réduits au rôle d’exécutants.» L’inverse de ce que préconisent les règles pénitentiaires européennes.

 

 

Passages à l’acte.

 

La démobilisation serait forte, et selon les syndicats, les congés maladie et demandes de mutation en hausse. Paul Louchouarn répond que le taux d’absentéisme et de congé maladie est «plutôt inférieur à la moyenne régionale». Mais il concède : «Je ne peux pas nier qu’il peut y avoir une déception par rapport aux attentes de personnels qui sont arrivés très motivés.» Certains surveillants avaient demandé l’EPM pour se rapprocher de Lyon. Tous les autres parce qu’ils voulaient s’investir autrement auprès d’adolescents. «Ils se sentaient éducateurs dans les quartiers pour mineurs, leur fonction s’est considérablement réduite à Meyzieu, observe Jean-Claude Vaupré. Ils se retrouvent à gérer des repas collectifs ingérables. Nous avons alerté de façon répétitive. A présent, il est temps de remettre à plat tout le projet».

 

La direction régionale relativise les problèmes de violence. Mais un magistrat parle d’un «mélange explosif», d’une «spirale folle». Une surveillante a été envoyée à l’hôpital, cette semaine, par deux des jeunes filles qui viennent de rejoindre l’EPM. «Des mineurs qui ne bronchaient pas en maison d’arrêt deviennent des caïds à Meyzieu», observe un professionnel. La plupart des pensionnaires vont mal. Vendredi 25 février, l’un d’eux a mis le feu à sa cellule, en transformant son tee-shirt en torche pour le jeter dans la cour. Il multipliait les «comportements à risque». Huit jours plus tard, il s’est pendu.
Ol.B.

Article paru sur Libé Lyon le 5 février 2008

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